Gestion patrimoniale et halieutisme, concilier l’inconciliable ?
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lacher truite lucenay 2012 019Cette question hante les forums et les discussions d’ après AG d’ AAPPMA, faut il procéder à des lâchers de truites surdensitaires où laisser faire la nature ?

Cette question ne se posait pas vraiment il y a une vingtaine d’année mais tout évolue, les mentalités  en regard d’une certaine forme d’écologie  se sont installées chez les pêcheurs.  Ou en sommes nous dans les AAPPMA ?

Si je ne retiens que les AAPPMA dans cet article c’est parce qu’on connaît les positions des clubs et de la plupart des fédés. Ces dernières se sont vues donner la mission d’ établir un état des lieux piscicole et par là même sont plus sensibilisées et enclines que les pêcheurs à une certaine forme de gestion  des milieux se rapprochant de la réalité de ce milieu.

L’ halieutisme c’est favoriser la pêche, par conséquent c’est dans des rivières peu peuplées de lâcher des truites afin de faire plaisir au pêcheur. La gestion patrimoniale, ce serait dans l’absolu de limiter ses interventions à maintenir en l’état ce qui est.

lacher 2012  truite lucenay2

L’idée de gestion patrimoniale ne date pas d’hier et elle est souvent mise en avant par les vrais passionnés de pêche qui veulent trouver une rivière « vraie » en ce sens que les truites qui y vivent sont de souches et sauvages.  Ces passionnés savent que la rivière est un milieu qui peut accueillir une certaine biomasse et que réintroduire d’autres poissons déséquilibre le tout.

Ce déséquilibre favorise les maladies, les mortalités, peut créer une famine…..

La nature trouve seule son équilibre et si certaines rivières du jura accueillent une truite au m² (ou presque) certaines du Morvan n’hébergent qu’un poisson pour 10 ou 20m de linéaire.

truites jura 2014 (12a)

 

Tout ceci est du à plusieurs facteurs : La quantité de nourriture disponible, les écarts de température, le débit moyen….

Si dans l ‘absolu on pourrait conclure qu’il ne faudrait surtout pas faire des lâchers de surdensitaires dans les milieux pauvres, car c’est là le plus risqué pour les populations autochtones, c’est pourtant là que se font les lâchers pour satisfaire les pêcheurs.

Avant de passer à la gestion patrimoniale il convient donc d’identifier au mieux les milieux qui sont faiblement perturbés, où une population de truites existe déjà, est bien implantée et n’ a pas eu à subir d’hybridation avec les truites de pisciculture, sinon ça ne sert à rien.

La théorie veut que l’on arrête tous les déversements et que l’on préserve au mieux les milieux ainsi que les peuplement existants.

yonne 22031514

 

Ça c’est la théorie dans sa beauté originale avec une superbe rivière sauvage et bien peuplée, milieu pourtant très rare.  N’oublions pas que l’homme influe sur le milieu naturel depuis plusieurs milliers d’années et que ce que l’on appelle milieu naturel n’en est plus vraiment un mais un milieu la plupart du temps aménagé.

Faire ça, si ça part d’une bonne intention, c’est savoir que l’ AAPPMA gestionnaire va perdre des cartes, mais d’un autre coté elle n’aura plus à investir dans des coûteux lâchers de surdensitaires et pourra ainsi, avec un budget moindre, investir dans la préservation des milieux.

yonne 22031532

Ca c’est la volonté seule de l’ AAPPMA lorsqu’elle dispose d’une rivière où cette gestion patrimoniale peut être mise en place, ailleurs ce n’est pas si simple. Certaines, avec la meilleure volonté du monde on essayé et sont revenues aux lâchers, d’autres envisagent la gestion patrimoniale qui ne s’applique pas qu’au poisson mais à tout le biotope.

Reprenons l’exemple de ma petite AAPPMA du Morvan. Une rivière de première catégorie : Le Ternin, large de 5 à 10m, eau acide et pauvre, peu de larves d’insectes et surtout un étiage estival prononcé et des températures d’eau qui atteignent plusieurs fois dans l’année le seuil fatal pour la survie des truites. Ceci à cause d’un barrage en amont qui réduit le débit et surtout réchauffe l’eau.

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Est il raisonnable de tenter une gestion patrimoniale ?

Bien d’autres avant moi en poste au CA de l’ AAPPMA y ont réfléchi et presque tous sont arrivés à la conclusion que ça ne fonctionnerait pas.

On a donc coupé la poire en trois afin de satisfaire un peu tout le monde : Un tiers du parcours en réserve totale, un tiers sans lâcher ni intervention sur la ripisylve et un dernier tiers aménagé et supportant des lâchers réguliers.

Mais ce n’est pas si simple, une AAPPMA en première catégorie  c’est aussi une association de village, des actions envers les gamins, il faut donc satisfaire les pêcheurs, les riverains, la communauté du village.  Lorsque vous dites que vous allez lâcher des arcs car plus faciles à prendre et ne pouvant pas s’hybrider avec les farios autochtones vous vous faites engueuler !

Je ne dis pas que c’est la meilleure solution mais selon moi elle s’y approche. Chez des voisins c’est différent, nous en avons qui ont totalement banni les lâchers et qui en sont satisfaits.

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La gestion patrimoniale dans des cours d’eaux accessibles et régulièrements visités va générer plusieurs conséquences collatérales selon moi : Si on ne fait rien contre, les pêcheurs vont continuer à pêcher et finir par  « vider » la rivière. Au cœur du Morvan, là où c’est très sauvage,  l’absence de pêcheurs favorise aussi le braconnage car les bracos savent qu’ils ne seront pas dérangés et brûlent la rivière à la javel, ce qui  entraîne la mortalité totale de tout ce qui y vit. Ailleurs, on ne prend plus que des petites truites car les plus grosses disparaissent.

Le lâcher de surdensitaires permet aussi de dévier la prédation sur des poissons plus faciles à prendre et ainsi laisser tranquilles les vraies sauvages.

N’oublions pas aussi que les lâchers de surdensitaires font travailler des gens dans les piscicultures, ne mettons pas aussi de coté la partie « culturelle », « traditionnelle » du premier lâcher de truites qui attire les bénévoles, les curieux, les scolaires, qui peut faire naître des vocations plus qu’une gestion patrimoniale ne le ferait.  N’oublions pas que nous ne sommes qu’une minorité à être des passionnés des milieux et que nous avons certes l’envie de faire progresser nos idées mais nous avons aussi un devoir de rester humble face à la majorité des pêcheurs qui ne réclame que quelques poisson à manger en famille.

lacher truite lucenay 2012 017

Alors quelle est la solution ?  Je n’en sais rien mais gestion halieutique et gestion patrimoniale devraient pouvoir coexister, peut être pas sur la même rivière mais sur un secteur à plusieurs cours d’eau. Les tenants de chacune des méthodes ne seront jamais satisfaits, les pêcheurs de base non plus mais alors que faire ? Supprimer l’ AAPPMA et déclarer une gestion par l’administration qui tranchera après avis de l’ Onema et de la fédé  ?

Beaucoup de questions à cet article, réfléchissez y !

Gardez la pêche.

 

About sylvain l'esoxiste

49 ans, habitant la région du Morvan, spécialiste de la pêche des carnassiers, auteur halieutique. Suivre L'Esoxiste sur Google+
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7 Responses to Gestion patrimoniale et halieutisme, concilier l’inconciliable ?

  1. le regulateur says:

    pour un passionné de truites, ton article est juste et réaliste, moi même aimant la pêche des truites sauvages dans nos ruisseaux du morvan., Sur certains secteurs , il n’est pas rare de prendre des surdensitaires et des sauvages sur le même parcours, cela m’est arrivé a Anost dans la corcelière ou une montée d’eau a excité les truites autochtones ; résultat final : 5 truites farios , dont 2 surdensitaires (entre 25 et 30 cms les 5) , plus relacher de petites truitelles, au moins 7 ou 8; alors conclusion la cohabitation avait l’air bonne sur ce ruisseau, pourquoi pas ailleurs ? A méditer, car ce cas ci-dessus m’est arrivé quelques fois!

  2. François says:

    La gestion patrimoniale et les lâchers de surdensitaires peuvent parfaitement être menés de concert si les déversements sont limités en temps et en lieu. Je m’explique, notre AAPPMA la Truite Morvandelle de Chateau Chinon (58) gère la rivière Yonne , à l’amont de la pisciculture de Vermenoux nous n’effectuons pas de lâchers , les pêcheurs peuvent donc y traquer les belles sauvages, qui sont nombreuses, dès l’ouverture. A l’aval de la pisciculture, nous avons également une belle population de farios sauvages, mais comme ce secteur est facile d’accès, nous y déversons dans les premiers jours de mars 150 kg de truites portions, environs 600 poissons pour 6 km de rivière soit 10 poissons pour 100 m linéaire.Cela permet à des pêcheurs de venir faire l’ouverture sur ce cours d’eau mythique et d’être assuré de remporter quelques prises.Au vu de la pression de pêche, après une ou deux semaines, ces poisson de piscicultures sont tous capturés et la rivière retrouve sa quiétude, les farios indigènes recommencent à mordre et les puristes de la Truite peuvent réinvestirent ce parcours. J’ajoute que la reproduction naturelle fonctionne bien sur la rivière et surtout sur les affluents, grace notamment à des travaux entrepris depuis une quinzaine d’années pour favoriser la migration au moment de la reproduction.

  3. Salut!! Juste pour dire,
    Je suis 100% dans ton sens. Mais malgré tout, après avoir manger épluché plein de pdf concernant des études sur nos rivières Morvandelle, on constat que pour les rivières facilement accessible, effectivement l’heur est grave. Pour exemple, pas plus tard qu’en début d’autonme, où la pêche électrique du Toulongeon a relevé zéro poissons noble!
    Je ne sais plus qui croire. La densité moyenne de nos cours d’eau du sud Morvan serait de une truite de souche pour cent mètre linéaire.. Et à contrario, la saison dernière, ma poisse a voulu que je fasse 6 belle sauvage sur allé, trois cent mètre de berge (Ternin, aux leurres, mais en mode sioux).
    Ce qui me fais garder la pêche!

  4. JACQUES says:

    Belle description du dilemme: lâcher ou pas, le même que pour la chasse.
    La mauvaise qualité des eaux par la température: vrai problème sans autre solution que l’arasement des retenues d’eau où l’eau s’échauffe et entretien d’une ripisylve conséquente.
    Mauvaise nouvelle, les financeurs sont aux abonnés absents au moins sur le 2° point malgré la loi sur l’eau .
    Sur l’arasement c’est le droit d’eau et un certains nombre de contre-vérités qui règnent et bloquent les dossiers…sans oublier l’administration pour le moins pas très réactive…

  5. Joubert-Laurencin says:

    Les arcs sont plus combatives que les farios surdensitaires, elles supportent de plus hautes températures.Comme certaines farios, elles peuvent rester dans la rivière et s’ensauvager.
    Les farios surdensitaires (comme les arcs sauf en de très rare endroits en France) ne peuvent frayer sans l’aide de l’homme.
    C’est un mythe.
    On ne peut pas croire que l’on va repeupler les rivières avec des farios de pisciculture.

  6. Bernard Cédric says:

    Super article qui est bien intéressant , ça me fais bien réfléchir sachant que j’suis un peu d’accord de chaque côté mais je penche beaucoup plus sur un ! :)