La truite fario, biologie, pêche et tout le reste.

truite fario

 

Il est une fois un poisson, objet des rêves et des fantasmes d’une multitude de pêcheur. Que l’on soit « chapeau à plume » ou coureur des rivières comme les opposaient nos anciens, aucun d’entre nous ne reste de marbre face au charme de la pêche de la truite.

On peut la rechercher activement en crapahutant les torrents, peinardement en longeant nos rivières indolentes, façon pêcheur au coup en les recherchant en étang, moucheur de mai ou d’autre mois, moucheur de réservoir, amateur d’ultra léger en wading estival ou pêcheur au vairon recherchant les plus grosses. Qui que l’on soit, quels que soient sa nature et ses goûts, je ne connais aucun d’entre nous qui n’aime pas se mesurer avec une truite au bout de la ligne. Ce poisson est bagarreur au possible et met à l’épreuve nos nerfs et notre matériel.

Découvrons ensemble les facette de Dame Fario, la belle fée des rivières de nos rêves.

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Il n’existait qu’une seule espèce de truite fario en France, pourtant on pourrait croire au vu des robes et des rivières qu’il y en a plusieurs mais nos amis scientifiques étaient encore d’accord sur ce point il y a peu.

Dorénavant et grâce aux infos de M. Gaël Denys du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, il est désormais acquis qu’il existe au moins deux espèces de truites : la Salmo Trutta qui est l’atlantique et la Salmo Rhodanensis qui est la méditerranéenne.

Étonnamment le nom latin Salmo trutta fario à disparu pour salmo trutta linnaeus dans le livre « les poissons d’eau douce de France » qui sert de référence à pas mal de monde, mystère des dénominations latines…Alors que Fario semble être le terme le plus précis pour dénommer ce poisson et le différencier des ombles ou autres salmonidés, mais peu importe, je ne peux m’empêcher de l’appeler fario, ce nom est si joli !

truite mouche mechetf

 

Un peu d’histoire :

Dater l’apparition de la truite en France est quasi mission impossible, on sait qu’il existait des salmonidés il y a 50 millions d’années en Europe mais très peu de fossiles ont été découverts. Ceci est du à la façon dont se fossilisent les corps, il faut une submersion rapide dans une limon très fin, ce que l’on ne trouve qu’en zone lagunaire ou alors lors de la rupture de barrages naturels ayant accumulés les sédiments.

Il faut voir qu’entre cette période lointaine et nos jours, les continents ont beaucoup changé, les rivières et les fleuves ont changé de bassin versant, le fleuve manche ou la mégavistule ont disparu pour devenir des mers, la méditerranée s’est asséchée pour se remplir à nouveau….

Il semble que l’on pourrait dater l’arrivée de la truite fario à -15 000 ans, ce qui est assez récent et qui correspond en gros au recul des glaciers qui couvraient la majorité du pays.

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La première « vraie » description de la truite vient du romain Ausonius (310 – 394 après JC) qui la décrit dans un grand poème sur la Moselle. Il faut ensuite attendre 1555 avec le naturaliste Belon, puis 1558 avec son homologue Rondelet pour avoir les premières descriptions scientifiques de nos truites.

 

Les variétés de farios :

La France habite trois espèces de truites : La souche atlantique, la méditerranéenne et la Corse. Alors que la France pourrait être divisée en trois grandes zones relatives aux peuplements de poissons en général : le domaine Rhéno danubien (Seine, Nord et Alsace Lorraine), l’atlantique (ouest, Loire et Garonne) et le méditerranéen (Rhône et bordure méditerranéenne), la truite ne se différencie qu’en deux espèces, une qui habite sur les eaux se versant dans l’atlantique et la manche et une dans la méditerranée.

Truite méditerranéenne Salmo Rhodanensis photo S. Legendre

Truite méditerranéenne Salmo Rhodanensis photo S. Legendre

Truite Atlantique Salmo Trutta

Truite Atlantique Salmo Trutta

 

La truite Corse est un cas particulier dû à son insularité. Toujours selon M. Gaël DENYS, elle diffère des deux autres par sa génétique. Nommée à tort Macrostigma (grosse taches), elle est différente de la vrai Macrostigma que l’on rencontre en Italie, elle se rapproche plus des truites d’Afrique du Nord et pour cela devrait se nommer Salmo Cetti.

Les différences de robes que nous pêcheurs découvrons à chaque prise ne sont pas à même de déterminer des souches différentes selon les rivières. Dans un même ruisseau on pourra trouver des truites sombres, claires, à gros points ou à petits…

truite du Morvan

truite du Morvan




 

La truite de mer et la truite lacustre ne sont pas des espèces en soi mais de simples truites normales ayant choisi de vivre ailleurs et arborant alors une livrée différente.

Truite de mer, phot G. Even

Truite de mer, photo G. Even

 

Pour différencier avec certitude une atlantique d’une méditerranéenne c’est assez difficile : La Méditerranéenne ne possèderait pas  d’auréole autour des taches, or on s’aperçoit vu les photos que c’est faux. Les points rouges ne sont pas un critère de différenciation non plus  car certaines atlantiques n’en possèdent pas comme une souche basque par exemple. Il existe aussi des truites atlantiques zébrées donc les zébrures caractéristiques des méditerranéennes ne sont pas un critère absolu.  Même la dominante de couleurs jaunâtre ou argentée n’est pas un critère absolu.

Les robes sont pourtant différentes entre atlantiques de différentes zones et méditerranéennes de différentes zones aussi. Vous constaterez dans les photos d’illustration ces différences de robes qui font de ce poisson l’un des plus joli.

 

Photo Antoine Baumet, truite de la Bienne

Photo Antoine Baumet, truite de la Bienne

Truite de l' Albarine (01), photo S. Legendre

Truite de l’ Albarine (01), photo S. Legendre

 

Biologie courante :

La taille et le poids moyen maximal de la truite est de 80 cm pour 7,5 kg pour la truite de rivière, 1m pour 10 kg pour la truite de mer et 1,10 pour plus de 15 kg pour la lacustre.

L’habitat des truites est habituellement la rivière et sa zone amont dite zone à truite justement mais on peut en rencontrer en grande rivière, fleuve, lac….En gros presque partout car elle aura pu dévaler d’un cours d’eau ou être introduite par l’homme.

Dans les ruisseaux on va la trouver en amont dans de petits rus là où aucun autre poisson ne vit (observation très personnelle), puis elle vivra avec les chabots et les lamproies de Planer (chatouilles), puis encore plus bas avec les vairons, les goujons, loches, ombres et barbeaux.

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La taille de la truite est intimement liée à son milieu d’évolution. Dans un ruisseau d’un mètre de large les truites ne dépasseront que très rarement 20 cm, c’est pourquoi on ne trouve généralement que des truitelles dans les têtes de ruisseau. Lorsqu’elles grossissent elles ont besoin de plus d’alimentation, ce qu’elles ne trouvent que plus en aval.

Le cas de grosses truites retrouvées dans un ruisseau peut s’expliquer soit par une niche écologique particulière (cas des ruisseaux à coté d’une verminière, d’une pisciculture ou d’une fromagerie) où par le fait d’une retardataire après la reproduction qui se refait une santé avant de dévaler.

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La truite est territoriale et ne quitte sa zone de vie que pour la migration nuptiale, hors ce cas elle règne en maître sur sa portion de rivière attaquant tout intrus et dévorant tout ce qui passe à sa portée. Elle possède une zone de repos située dans un trou sous la berge ou sous une pierre, en chasse, elle va se placer nez au courant. J’ai vu des truites sur leur poste de chasse se déplacer de plusieurs mètres pour gober un vairon manié et d’autres n’attaquer que lorsque le vairon passait très près d’elles quels que soient les conditions de températures qui dictent généralement l’activité des poissons.

Pour bien vivre, la truite à besoin d’une eau oxygénée dont la température est située entre 4° et 19 ° centigrades. La température optimale pour la truite, celle qui est la plus favorable à son activité et à sa croissance est située vers 13/14°. Contrairement à la plupart des autres poissons communs chez nous, la truite arrête de se nourrir dès que l’eau atteint 19 °, au delà elle en meurt même ce qui pourrait expliquer que lors des périodes estivales, les truites fuient les zones calmes pour rechercher les zones de courants et les sources où l’eau est plus fraîche.

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La nourriture des truites

Les truites sont carnivores et mangent tout ce qu’elles trouvent à l’eau : Insectes, larves, crustacés, poissons, batraciens et tritons, voir oisillons ou souris pour les plus grosses.

Truite mangeuse de ferraille, photo G. Even

Truite mangeuse de ferraille, photo G. Even

 

J’ai le souvenir d’une truite surdensitaire capturée à coté d’un ancien moulin transformé en habitation qui avait dans son estomac un morceau de lard énorme. Elle l’avait avalé d’un coup et celui ci lui déformait l’estomac, je lui ai fait déglutir… Voici la photo, impressionnant :

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La plupart du temps les truites se nourrissent de larves glanées au fil du courant où d’insectes en éclosion ou tombés du ciel ou du bord de la rivière, elles adorent aussi les poissons locaux tels que les vairons ou les chabots . Les anciens les pêchaient à la lamproie de Planer qui paraît il est un des mets préféré des farios (la lamproie de Planer est désormais protégée et son emploi en tant qu’appât est interdit).

La truite adore aussi la pâte de fromage, pourquoi ? C’est un mystère. Elle mord aussi très bien aux pâtes chimiques des fabricants de matériel de pêche.

En fait, en bon carnassier, tout lui fait ventre. Elle mange en entier les porte bois et il n’est pas rare d’en trouver en quantité dans leurs estomacs encore vivants et enfermés dans leur gangue de pierres.

Photo G. Even

Photo G. Even

La notion d’espace temps

Cette théorie a été développée il y a plus d’une décennie, je ne me rappelle plus par qui mais elle semble faire l’unanimité chez les spécialistes de la fario. Les pêcheurs à la mouche ont été les premiers à en faire référence.

Selon son auteur, une truite possède une notion d’espace temps différente de la nôtre et relative au milieu où elle se trouve. Pour elle, un poisson nageur dévalant le courant passerait à vitesse réduite, lui donnant tout le temps de l’examiner avant de l’ attaquer. Elle vivrait donc à une vitesse différente de la nôtre et verrai les choses au ralenti. C’est pourquoi il serait possible d’approcher une truite en étant discret et en avançant lentement, elle pourrait ne pas nous voir ou nous voir comme un élément inamovible du décor ne représentant aucun danger.

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Vrai, pas vrai ? Je ne sais que répondre mais mes observations personnelles auraient tendance à valider cette théorie. Comment une truite fait elle pour détecter une nourriture dévalant le courant à vitesse grand V si elle n’a pas le temps de la voir ?

 

La reproduction de la fario

Dans la nature, dame fario entamera sa reproduction entre novembre et janvier avec quelques cas plus rares en octobre et février. Les truites vont alors migrer vers l’amont de leur rivière pour retrouver une zone où la granulométrie du fond leur conviendra. Généralement des zones sont  très connues des pêcheurs locaux car on peut observer les truites à ce moment  sans avoir besoin d’être très discret.

Les œufs sont pondus directement sur un nid de gravier, fécondés par le mâle puis recouvert de de même gravier. Une femelle pond environ 2000 œufs par kilo de son poids.

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Les œufs mettent un certain temps à éclore, variable selon la température car il faut 400°/jours pour qu’ils arrivent à maturité. Si l’eau est à 5 ° il leur faudra 80 jours..

Une fois éclos, l’alevin va rester caché dans les graviers pour résorber sa vésicule vitelline puis une fois résorbée se déplacera pour trouver sa nourriture composée de larves et de gammares.

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Ils vont ensuite dévaler le cours pour la plupart et si cette rivière le permet. Certaines truites iront jusqu’à la mer ou jusqu’au lac, d’autres resteront dans le cours moyen et enfin d’autres resteront en tête de rivière, personne ne sait  vraiment pourquoi.

 

Photo L. Bougnot - Luzy 58

Photo L. Bougnot – Luzy 58

 

En pisciculture, la reproduction de la truite fario est l’une des mieux maîtrisée et j’ai pu visiter les écloseries d’une pisciculture à quelques kilomètres de chez moi.  Il y a encore quelques années, la fédé 58 pratiquait des pêches électriques en tête de bassin en période de  reproduction  pour récupérer les œufs et élever des alevins de souche. Désormais, celle ci ne remplit plus cette mission et sert de centre de formation à un lycée aquacole. On y produit des truites de consommation courante, qu’on rend stérile ou triploïdes afin de les faire grossir plus vite.




 

Les becards :

le mâle de la truite va progressivement, comme son cousin le saumon, acquérir un dimorphisme sexuel qui va se manifester par une déformation de la mâchoire. Le mâle truite va alors développer une mâchoire prognathe qui va dans les cas les plus visibles lui donner cette gueule caractéristique avec ce bec inversé. On les appelle bécards et on comprend vite pourquoi.

En gros, une truite avec une mâchoire inférieure bien développée sera un mâle et ceci se remarque de plus en plus avec la taille de la truite. Les bécards de 15 cm n’existent pas, cette caractéristique n’arrive qu’à partir de 30/40 cm, tout du moins c’est ce que j’ai pu constater au fil des ans.

 

Un bécard Irlandais exceptionnel - photo J.P. Carnet

Un bécard Irlandais exceptionnel – photo J.P. Carnet

 

Les hybrides :

Je ne connais qu’un hybride régulièrement produit en pisciculture : La truite Tiger.

Mélange d’un saumon de fontaine et d’une fario (ou le contraire, je ne sais jamais), cet hybride de pisciculture ne peux pas se reproduire mais possède une livrée qui en fait un magnifique poisson pour les pêcheries privées.

Superbe tiger -- photo http://iktusfly.centerblog.net

Superbe tiger — photo http://iktusfly.centerblog.net

Il existerait aussi une truite hybride fario arc en ciel très peu développée en France mais que les pisciculteurs on développé à l’étranger.

A l’état naturel, la truite ne pourrait s’hybrider qu’avec le saumon de fontaine ou le saumon atlantique dans de très rares cas.

 

L’avenir des souches « pures »

Si on n’a aucune crainte pour la souche méditerranéenne il en est autrement de la souche atlantique. Les rivières les abritant voient chaque année des déversements de truites de pisciculture issues d’une souche certes atlantique mais originaire d’Europe du nord. Celles ci sont bien moins résistantes que les locales qui sont parfaitement adaptées à leur rivière depuis des générations. Les truites de pisciculture arrivent dans un état sanitaire peu propice à leur survie, nageoires usées, gueules abimées…Et comme elles ont été nourries exclusivement de granulés, elles s’amaigrissent très vite et finissent pas mourir. Néanmoins, un petit lot en réchappe et se refait une santé, c’est là que des truites stériles sont utiles car elles ne peuvent apporter leurs gênes aux locales. L’avenir de nos cours d’eau, selon moi et surtout localement sur le Morvan et les rivières granitiques, semble être un déversement régulier de truites stériles qui vont détourner la prédation humaine des truites de souches sans pour autant arrêter la pêche sur ces rivières.

On peut classer des zones en parcours nokill, mais la nature humaine étant ce qu’elle est, il est sage de laisser des poissons faciles à prendre pour les pêcheurs de base qui aiment bien les manger et qui ne se préoccupent pas de l’avenir de nos truites de souche…Sinon les parcours nokill seront braconnés.

 

Truite de Côte d' or - photo B. Bordat

Truite de Côte d’ or – photo B. Bordat

 

Conclusion

On peut se plaindre de la baisse du nombre de truites dans nos rivières, « il y en avait plus avant », entends-je régulièrement. Mais avant il y avait bien moins de journées où l’eau dépassait le seuil fatidique des 19 °, les techniques étaient moins pointues et les pêcheurs peut être moins bons.

Les anciens habitant près des sources de l’Yonne en plein cœur du Morvan mangeaient régulièrement des fritures de truitelles comme c’était l’usage, désormais ce comportement est terminé mais il n’y a pas plus de truites dans la rivière. Je la pêche depuis presque 30 ans et dans ce secteur où aucune pollution n’existe, où très peu de pêcheurs officient, le nombre de truites et surtout leurs tailles que je pique ne cesse de se réduire.

Une autre truite de Côte d'Or - phot B. Bordat

Une autre truite de Côte d’Or – phot B. Bordat

 

Ailleurs, le travail de certaines AAPPMA de mon secteur relatif à la préservation des souches se heurte à la dure réalité du terrain, il y a effectivement moins de truites mais toujours autant de pêcheurs qui veulent du poisson, on est donc obligé de passer aux surdensitaires n’en déplaise aux idéologues à la pensée étriquée.

La truite fut longtemps le premier poisson de sport de France, dorénavant elle reste en tête des poissons visés si on croit le dernier sondage de la FNPF mais cède doucement le pas aux carnassiers et à la carpe. J’ai rencontré beaucoup de pêcheurs durant ma vie et la plupart du temps leurs récriminations allaient à l’encontre du manque de truites alors que mon département n’est pas un département axé truite.

Ce formidable poisson qu’on peut prendre aux appâts naturels, aux leurres, à la mouche est le seul de tout le pays à déclencher une telle fièvre début mars. Aucun autre ne fait courir autant le monde au bord de l’eau. Et c’est tant mieux !

 

truite de Moselle - Photo pechemoselle57

truite de Moselle – Photo pechemoselle57

 




 

Relire les articles sur les techniques truite :

 

Quelques clichés de robes de truites:

 

Et pour le fun ces deux cliché signés Sylvain Legendre de  truites de la Bunavella en Irlande:

Bunavella-Irlande (2)

Bunavella-Irlande

 

Références :

  • Gaël DENYS, MNHN Paris
  • Les poissons d’eau douce de France, éditions Biotopes 2011

Crédit photos:

Gaël EVEN, Sylvain LEGENDRE, Bertrand BORDAT, Antoine BEAUMET, Maxime MORAND, Damien RICCI, Lionel  BOUGNOT, Pêche Moselle et moi même.

Un grand merci aux personnes citées pour leur aimable envoi de photos de truites destiné à illustrer cet article.

Une précision, un oubli, une erreur, envoyez moi un mail à esoxiste.com@free.fr




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