Les frayères à brochet

Alors que la saison de pêche va reprendre ses droits le 1er mai prochain, maître ésox vient de passer quelques mois dans la tranquillité: un temps qu’il a consacré à sa reproduction. Il est le premier de nos carnassiers (en deuxième catégorie) à ouvrir ainsi le bal des amours, de la fin de l’hiver au début du printemps.

Mais hélas, il est devenu de plus en plus difficile pour le brochet de trouver des conditions favorables à sa reproduction. L’aménagement et le recalibrage des cours d’eau, la modification des paysages ruraux avec la disparation du bocage, des zones humides… rendent celle-ci de plus en plus complexe et aléatoire.

Poisson emblématique, témoin d’une bonne qualité écologique de nos cours d’eau, il faut garder à l’esprit que le brochet fait partie de la liste des poissons d’eau douce menacés en France. Il est reconnu comme espèce vulnérable bien qu’on considère que son risque de disparition dans notre pays soit faible.

Alors, pour faire face et réparer ses erreurs, l’homme intervient pour l’aider à se reproduire en lui permettant de regagner ses frayères naturelles.

Mais qu’est-ce qu’une frayère à brochets ?

A la suite de nombreuses études relatives aux zones de reproduction du brochet, menées sur différentes rivières Franc-Comtoises ( Doubs, Ognon) et Bourguignonnes (Saône, Arroux, Grosnes, Yonne, Armançon, Serein), 4 morphotypes de frayères ont été identifiés :

Type 1) Les frayères de la plaine alluviale en eau à accès permanent : noues, reculées, méandres connectifs.

Type 2) Les frayères de la plaine alluviale en eau permanente mais à accès temporaire : mares, bras morts, anciens méandres non connectifs.

Type 3) Les sites qui s’assèchent en été mais dont l’accès est libre en permanence : prairies alluviales avec systèmes de fossés fonctionnels ou baignés par des affluents.

Type 4) Les sites, qui s’assèchent en été et à accès temporaire : prairies/fossés voire sans accès : baissière sur prairie.

Des programmes de réhabilitation et de restauration de frayères ont été mise en place dans l’ensemble du département de Saône et Loire dont plusieurs actions ont été menées sur la basse vallée de la Seille : baisse de la culée à Branges, bief Colas à Jouvençon et Corne de Vachon à la Truchère.

Nous allons vous présenter ici la gestion de la frayère du Bief Colas sur la commune de Jouvençon, bassin de la Seille, gérée par l’AAPPMA le Goujon Cuiserotain. Elle correspond plutôt au type 4 de la typologie ci-dessus.

Cette frayère serait répertoriée comme frayère naturelle depuis 1840.

Elle a été réhabilitée en 2007 et 2008, après une étude menée par l’EPTB Saône Doubs et la Fédération de Pêche de Saône et Loire. Si des subventions (Agence de l’Eau RMC, Conseil Régional de Bourgogne) en ont assuré le financement à plus de 70%, je tiens à souligner que l’Association Départementale des Pêcheurs Amateurs aux Engins en a financé le complément.

Elle se situe en prairie inondable et comprend 2 parties principales : un bief connecté avec la Seille et des baisses localisées sur la prairie.

Une baisse est une dépression naturelle dans la prairie.

Lorsque l’eau monte, elle recouvre la zone mais avec les crues soudaines qui ne restent que trop peu longtemps sur les terres, il a fallu placer un dispositif pour retenir l’eau et obtenir un niveau d’eau suffisant de 20 à 80cm au moins.

Les travaux ont consisté en un désenvasement du bief et à la création d’un seuil équipé de bastaings afin de maintenir un niveau d’eau suffisant jusqu’en mai, période à laquelle les bastaings sont retirés.

Bief de connection au niveau du petit pont

Le gros travail pour l’AAPPMA est donc la mis en place des bastaings afin de maintenir un niveau d’eau suffisant pendant les phases de ponte, d’incubation, d’éclosion des œufs et pour le grossissement des alevins.

Une convention a été signée entre l’AAPPMA de Cuisery et la commune de Jouvençon pour la gestion du seuil : mise en place des bastaings vers le 15 janvier puis enlèvement fin mai.

Pour cette saison, les 3 premiers bastaings ont été mis en place en décembre 2011 afin d’assurer un minimum d’eau. Voici les étapes de la mise en place du système:

 

 

Les derniers bastaings ont ensuite été mis en place courant janvier.

La frayère à commencé à fonctionner en 2009, et nous avons donc connu 3 campagnes de pêche électrique afin d’évaluer les résultats.

Les études du CSP ont prouvé que « grâce à son sens olfactif, le brochet peut repérer des zones submergées à plusieurs kilomètres ; il s’engage alors aussi bien dans les cours temporaires (à sec une bonne partie de l’année) que dans les fossés les plus étroits.

L’accès sur les sites de reproduction, les surfaces disponibles en frayères de bonne qualité et les possibilités de retour des brochetons au cours d’eau, constituent souvent des éléments beaucoup plus limitant pour le développement des populations que le nombre de géniteur.

Les géniteurs semblent attirés par les effluves transportés par les eaux au moment de la décrue et c’est à ce moment qu’ils remontent dans les frayères. Une question d’hormones quoi !

Bref, la difficulté pour nous est alors de disposer les derniers bastaings au bon moment, à savoir à la décrue mais avant que les poissons ne puissent plus franchir le barrage occasionné par le seuil. De plus, la difficulté tient aussi au fait qu’à la décrue le cadenas et les cales sont immergés or il est nécessaire de les retirer pour ajouter les derniers bastaings qui maintiendront le niveau d’eau suffisant. Et je peux vous garantir que manipuler tout ça à une eau sous les 6° c’est refroidissant et même plus… Toutefois on étudie la question pour améliorer le sytème pour la saison prochaine et on a notre petite idée. 

Enfin la rapidité de la montée des eaux et de la décrue rendent cette tâche aujourd’hui plus délicate.

Une étude menée sur la Vingeanne (21) par l’ONEMA et la Fédé de Côte d’Or fait apparaître que la taille moyenne des géniteurs est de 48 cm avec une moyenne de 60cm pour les femelles et 43 pour les mâles. Les femelles sont en moyennes plus grandes que les mâles comme chacun sait.

Depuis le 1er janvier 2011 l’ensemble de la frayère a été mis en réserve de pêche afin de protéger le milieu et de donner une chance supplémentaire aux poissons de se développer. 

Il s’avère que jusqu’en 2010 on ne retrouvait que trop peu de brochetons lors des pêches électriques. Mais ce ne fut pas le cas en 2011 où, à la surprise de tous, la pêche électrique a révélé une quantité bien supérieure à ce qu’il y avait d’habitude et la présence de brochetons de plusieurs tailles témoignant qu’il y avait eu plusieurs pontes entre janvier et avril. En effet, les pontes de brochets peuvent s’étaler dans le temps et la température de l’eau est alors un élément déterminant. Celle-ci doit atteindre 7 à 8° pour que le cycle commence.

Ainsi, l’année 2011 s’est caractérisée par une faible pluviométrie mais des températures clémentes qui ont pu favoriser ces différentes pontes.

Dans les analyses des techniciens de la fédé, il y a également un facteur qui n’apparaît pas : l’impact de la pêche professionnelle en hiver de janvier jusqu’à mars. Il est vrai qu’en 2011, il n’y a pas eu de prélèvement au filet sur ce secteur pendant l’hiver, il y a alors sûrement un lien avec la réussite de la remontée des brochets dans la frayère. Mais toutes les études montrent que ce n’est pas tant la quantité de brochets qui compte que la combinaison de plusieurs facteurs favorables :

–         la possibilité pour les géniteurs d’accéder facilement à la zone de reproduction

–         la présence de supports favorables à la ponte

–         le développement des œufs

–         la croissance et la dévalaison des juvéniles

 En février 2012, Julien Maupoux, technicien de la Fédé m’a transmis les photos suivantes qui laissent penser que les brochets ont pu se reproduire cette année dans la frayère. Il en assure le suivi en plaçant une sonde de température et en contrôlant la ponte comme en témoigne l’oeuf de brochet retrouvé:

 

Pour accroître la réussite du site, l’AAPPMA de Cuisery a souhaité qu’une réserve temporaire sur la Seille, dans les 200m amont et aval de la connection avec la frayère, de fin janvier à l’ouverture soit inscrite dans le nouveau cahier des charges des baux de pêche. Mais, les pêcheurs professionnels ont refusé, argumentant que c’était pour eux un bon secteur de pêche du sandre !!

 Si aujourd’hui la frayère du Bief Colas semble fonctionner naturellement, demain il nous faudrait pouvoir agir sur la rivière elle-même.

Les études menées sur les populations piscicoles de la basse vallée de la Seille laissent apparaître que le brochet, à l’âge adulte, ne trouve pas forcément un milieu adéquat pour se développer lorsqu’il retourne à la rivière. Il manque des caches, les berges de la rivière sont devenues abruptes, les platis sont plus rares et la transformation des prairies en zone de culture à fait disparaître tous les abreuvoirs à vaches qui voyaient se développer de nombreux nénuphars et autres plantes aquatiques. Bref, ce serait un projet ambitieux de restauration du cours d’eau qui permettrait de pérenniser ces populations de brochets. Mais là, il faut que les décideurs et usagers de la Seille se mettent d’accord, ce qui n’est pas toujours évident devant une navigation de plaisance aux impacts non négligeables qui s’accroît, une pêche professionnelle qui perdure, une agriculture poussée vers le rendement…

Mais il faut garder l’espoir…, garder la pêche…

En cette veille d’ouverture, si le brochet a fini son cycle de reproduction, soyez indulgents avec les sandres pour lesquels tout n’est pas encore joué et laissez-les tranquilles encore une quinzaine de jours. Merci pour eux… et pour les blacks bass qui eux aussi fabriquent des nids et sont, comme le sandre, très vulnérables, voulant protéger leur progéniture. Préserver les espèces au moment de leur reproduction c’est préparer nos pêches du futur.

Pêchement vôtre

Olivier Bernolin

Sources :

– Diagnostic piscicole de la Vingeanne et de ses affluents, Étude réalisée par l’Office national de l’eau et des milieux aquatiques et la FDPPMA de Côte d’Or. Mars 2008

– Etudes et travaux de la Fédération de Pêche de Saône et Loire.

– Un colloque nature avec une vidéo technique de M. Compagnat (ONEMA), spécialiste du brochet http://www.bourgogne-nature.fr/rencontres/rbfs3/index.htm[subscribe2]

About olivier

Olivier BERNOLIN, président le l'AAPPMA le Goujon Cuiserotain, pêcheur de carnassiers passionné, vit en Saône et Loire à Brienne (71).
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8 Responses to Les frayères à brochet

  1. Jean-Louis says:

    Un super article, très instructif. C’est vrai que prendre un brochet en Seille m’arrivait très rarement depuis que je pêche le carnassier à partir du milieu des années 90. Depuis 3 saisons, j’en touche quelques-uns de différentes tailles, c’est encourageant mais faible par rapport au nombre de sorties.
    J’espère qu’il y aura aussi un reportage sur le succès (ou non) des frayères à black-bass que vous avez installées.

  2. Jean-paul Charles says:

    Excellente initiative, bravo! Ça c’est de la gestion intelligente.
    Quant aux pêcheurs professionnels, il faudrait leur faire comprendre que c’est leur intérêt également….

  3. Jérôme says:

    Belle article et belle initiative !! Ça fait plai!!sir a voir !!

  4. Sultalus says:

    Excellent article ainsi que l’initiative!
    Je suis bluffer perso!
    @+

  5. Super report ! 😉

  6. Superbe article Olivier, très pointu et très précis. Merci de faire partager tes connaissances de la gestion halieutique et des aménagements.

  7. très bon article!!!! comme toujours!!!

  8. Lionel F. says:

    Bravo président !